Le collectif SOS Vanier rate-t-il la cible?

Il y a un an, peu après l’annonce du projet de l’Armée du Salut sur le chemin de Montréal, la population du quartier Vanier se soulevait. Il suffit de revoir les photos des assemblées publiques convoquées par le conseiller Mathieu Fleury pour réaliser à quel point l’annonce avait produit un choc parmi les citoyens. Des centaines de personnes vinrent aux assemblées pour demander des explications à leur conseiller. 

Un an plus tard, après des audiences houleuses à la Ville d’Ottawa, un appel à la C.A.M.O., une plainte déposée à l’Ombudsman, une manifestation d’anniversaire, où en est-on?

Je me souviens, quelques semaines après ma participation à la deuxième assemblée du conseilleur Fleury, lors de ma rencontre avec une grande dame des médias locaux francophones, quelle fut ma surprise de l’entendre me dire pendant une réunion de “Tous ensemble pour Vanier”, qu’elle n’aimait pas SOS Vanier. “C’est trop négatif”, me disait-elle. Je fus surpris, en effet, puisqu’il me semblait que ce n’était pas le type d’attitude qui devait s’imposer. Quand une armée entre chez vous comme les Wisigoths entrent à Rome, ce n’est pas le temps de dire que la résistance, c’est négatif.

Mais, selon la dame, il fallait organiser un événement sur ” l’identité ” de Vanier. Ça, c’était positif!

Au lieu d’écouter sa suggestion, j’ai décidé d’entrer dans la résistance…

J’ai participé activement aux activités de SOS Vanier, d’abord en tentant de rallier les citoyens à des marches hebdomadaires sur le chemin de Montréal, en alimentant aussi le site Facebook avec les informations récentes, en distribuant des circulaires aux marchés ou aux portes du quartier, en expliquant aussi les enjeux aux médias, et même en participant à quelques réunions du conseiller Fleury dans les groupes plus ou moins clandestins qu’il avait organisés à Vanier. 

Au comble de l’indignation, j’ai pris la décision de porter plainte au commissaire à l’intégrité et au greffier de la Ville pour dénoncer le parti pris du Maire ou sa décision de me bloquer de son compte Twitter. 

Puis vint la décision calamiteuse du conseil municipal en novembre…

Évidemment, c’était une déroute. Mais puisque la résistance devait continuer, quelques citoyens courageux ont porté la cause en appel à la C.A.M.O. D’autres actions suivirent: une marche héroïque entre Vanier et l’Hôtel de Ville sous le froid mordant de l’hiver; bloquer une manoeuvre douteuse concernant le nombre de lits du futur refuge;  protester contre une tentative bâclée de consulter la communauté; puis faire nos représentations au conseil municipal au sujet du plan décennal sur le logement. 

L’année fut bien remplie! Mais en même temps, il devenait évident que le pôle d’attraction de la résistance se déplaçait vers les instances communautaires officielles de Vanier, en particulier son association communautaire.

C’est dans ce contexte que notre lutte s’est portée vers la création d’un Comité de la francophonie au sein de l’ACV – proposition qui étrangement ne fut gagnée qu’après une lutte amère. Par la suite, le projet de revitalisation du chemin de Montréal prit le haut du pavé, avec la présentation d’un plan conceptuel et des débats animés sur l’état lamentable du chemin Montréal et les solutions pour revitaliser cette rue moribonde.

Lors de tous ces développements, ma préoccupation fut toujours d’encourager la participation citoyenne à un débat inclusif, franc et rationnel sur leur communauté. Surtout, à encourager les citoyens à se battre pour revendiquer leurs droits, à dénoncer le déséquilibre du pouvoir par rapport aux banlieues, au marché By, à l’élite gouvernante. Enfin, à réclamer le rétablissement de l’éthique et de la bonne gouvernance dans les affaires municipales.

Trois axes me semblaient – et me semblent toujours – particulièrement importants pour mobiliser la population de Vanier: 1) susciter le réveil de la minorité francophone de Vanier; 2) lutter pour restaurer l’intégrité démocratique de la gouvernance municipale et notre rapport de force avec l’Hôtel de Ville; 3) favoriser la participation populaire des citoyens de Vanier au redéveloppement de leur rue principale dans le contexte du projet de  revitalisation de la Ville, mais aussi de notre appel à la C.A.M.O. concernant la désignation de cette rue comme “rue principale”, justement.

Évidemment, j’ai milité pour que ces priorités stratégiques soient retenues par le leadership de SOS Vanier. En ce qui concerne la cause francophone, j’ai même plaidé pour une utilisation des fonds qui permettrait une alliance avec des avocats spécialisés dans le domaine. Malheureusement,  je constate que mes tentatives d’élargissement de notre mission ont échoué.

Force est de constater que SOS Vanier a clairement choisi son ornière: d’un côté, la levée de fonds pour l’appel à la C.A.M.O.; de l’autre, la réforme des politiques sociales de la Ville en matière de logement.

Et entre les deux, le risque d’un choix partisan s’annonce déjà dans le contexte des élections municipales…

La conséquence inévitable d’une approche instrumentale et étroite de la cause est évidente selon moi: cette énergie extraordinaire qui a fait surface à l’annonce de la décision de l’Armée du Salut, à l’été 2017, ne peut plus être canalisée par le mouvement SOS Vanier. 

En effet, bien qu’il soit difficile de l’admettre, les politiques sociales en matière d’itinérance et de logement n’intéressent que peu de citoyens à Vanier. Par ailleurs, dans un quartier défavorisé où prévaut le logement locatif et une association commerciale plutôt passive, les levées de fonds ne peuvent générer qu’un engagement citoyen modeste.

La décision de limiter ainsi la mission de SOS Vanier, c’est-à-dire de limiter les enjeux du mouvement aux levées de fonds et au débat sur les politiques sociales, est justifiable à certains égards. Elle évite le piège de la dispersion et respecte la mission des instances communautaires existantes.

Si elle est justifiable, la décision me semble toutefois regrettable, et ce pour son incapacité à mobiliser et à canaliser l’énergie des citoyens dans un collectif de résistance participatif et réel. 

Une énergie extraordinaire fut déboulonnée par l’annonce de l’Armée du Salut, énergie qui pouvait transformer le quartier. Pour arnacher cette énergie, il aurait fallu avoir un peu plus de courage, courage qui malheureusement nous a manqué. 

Le courage, d’abord, de ne pas craindre les accusations de “pas-dans-ma-cour”, c’est-à-dire avoir le courage de dire que notre priorité était notre quartier, sa sécurité, son économie sociale et commerciale, la valeur de ses résidences, l’histoire et la pérennité de sa culture francophone, etc.

Le courage, aussi, d’accepter sans hésitation de déplaire aux politiciens, de les confronter, de les affronter de façon indépendante pour qu’ils admettent leurs erreurs et assument leur responsabilité.

Au lieu de cela, nous avons orienté le mouvement et l’énergie citoyenne vers un collectif qui aurait été mieux baptisé ” SOS Itinérance “, et nous avons accepté de le laisser se faire récupérer par des politiciens qui étaient responsables au premier chef de notre infortune…

Un an plus tard, où en sommes-nous à Vanier? Entre le rêve identitaire “positif” d’une représentante de l’élite bien-pensante de la minorité francophone qui a abandonné Vanier à son sort, et le refus d’enraciner l’inquiétude et l’indignation des citoyens dans les enjeux propres au quartier (“notre” cour, en effet), eh bien, nous ne sommes pas plus avancés…

Philippe L. Denault, 9 juillet 2018

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