Vanier vaut bien une messe… Le sort de la francophonie de Vanier et le projet de l’Armée du Salut

 

L’hiver dernier, alors que j’assistais au gala de l’ACFO-Ottawa, un grand monsieur sympathique me conseilla sans détour qu’il fallait à tout prix éviter de mêler la cause de SOS Vanier à celle de la Francophonie.

Quand je suis allé le rencontrer à son bureau, pour mieux comprendre sa mise en garde, une collègue de son organisation s’exprima encore plus vigoureusement à ce sujet. La protection des francophones, dit-elle, c’est pour tous les francophones d’Ottawa. Vous êtes mieux d’insister sur l’approche Logement d’abord…

J’ai dû entendre cette opinion une dizaine de fois lors de mes rencontres avec des Franco-ottaviens ayant une certaine influence dans le milieu. Des conseillers politiques, des militants, même le conseiller Fleury qui a délibérément refusé de lier la francophonie à ce dossier. Même nos députées, qui ont joué cette carte en sourdine et n’ont pas voulu monter aux barricades des francophones de Vanier.

Comment expliquer une telle volonté de dissocier l’enjeu francophone de celui défendu par SOS Vanier? Compte tenu de l’importance historique et symbolique du quartier Vanier pour les francophones d’Ottawa, les deux ne devraient-ils pas aller de pair? Pourquoi cet anathème? Pourquoi l’impression que la cause de Vanier pourrait nuire, pour ne pas dire miner (contaminer), celle des francophones?

Les explications ne manquent pas…

D’abord, il y a l’argument stratégique, que me présentait justement cette collègue : il faut se soucier aussi des autres communautés francophones d’Ottawa. Focaliser l’attention sur une seule communauté, dans un dossier dont ce n’est pas l’enjeu principal et dont la résonance est potentiellement négative, serait mauvais stratégiquement. N’oublions pas les francophones de la Côte-de-Sable, ceux d’Orléans, ni ceux de l’Ouest d’Ottawa! Ils ont aussi leurs problèmes et Vanier n’a pas le monopole de la francophonie à Ottawa

Il y a l’argument purement politique, dont le postulat serait que la priorité pour les francophones à Ottawa (comprendre: les associations francophones), c’est d’établir une relation productive avec l’autorité municipale, notamment dans le contexte de la reconnaissance de “Ottawa bilingue”. Dans ce contexte, pour le bien de la cause en général, ne provoquons surtout pas les élus et les fonctionnaires pour une question qui, à la fin, ne devrait concerner que les urbanistes. Gardons nos bonnes relations!

Il y a aussi, bien évidemment, l’explication moins sophistiquée, celle qui relève du sentiment, l’explication viscérale. Les résidents de Vanier souffrent du syndrome “pas-dans-ma-cour”, cette peste des communautés modernes. Il faut donc s’en dissocier, ne pas laisser cette affaire “salir” la cause francophone.

Enfin, il y a l’analyse philosophique, qui explique en fait tout le “francophonisme” : la protection des droits linguistiques, c’est la cause de l’égalité des droits partout à Ottawa, même si une seule personne en profite. En fait, c’est l’argument de l’individualisme, des services que chacun reçoit, du rapport entre le citoyen ordinaire et l’administration publique. C’est le droit à des services en français dans un “Ottawa bilingue” –  bien avant d’être une cause collective et communautaire. Cette analyse explique notamment le parti pris juridique – par opposition à l’approche politique activiste, i.e. collective – pour la défense de la francophonie.

Je note ici que la défense du fait français à travers la défense de l’accès aux services en français – laquelle vient peut-être des luttes historiques contre le règlement 17 ou le sauvetage de Montfort – pourrait avoir mené à la création de cette mentalité bureaucratique dans le mouvement. Voilà donc une autre explication, l’explication sociologique: le francophonisme est devenu corporatiste! On fait du lobbying dans les officines du gouvernement pour un changement à telle loi, tel règlement, tel statut symbolique, des fonds et des programmes. Mais défendre une communauté menacée d’assimilation en marchant ou en manifestant, ça risque de déplaire et de fermer des portes. C’est contre le décorum. Surtout, il ne faut pas provoquer le pouvoir et les bailleurs de fonds!

Pourtant, malgré ces arguments, tous plus ou moins valides, la cause de SOS Vanier offre de bonnes raisons de vouloir protéger notre communauté contre le plus grand danger qui la menace, un danger existentiel, l’assimilation.

Il y a d’abord la démographie… La tendance démographique de Vanier est sans équivoque : la population dont la première langue parlée est le français est en déclin depuis la fusion de Vanier avec Ottawa en 2001. À l’intérieur des frontières de l’ancienne ville de Vanier, elle représente actuellement 38.5% (recensement de 2016). Après une légère hausse depuis 2011, le déclin risque maintenant de reprendre. Le refuge de l’Armée du Salut, auquel s’oppose SOS Vanier, serait situé dans le seul secteur de recensement majoritairement francophone à Vanier. Après les Plaines Le Breton et la Basse-Ville, nous risquons ainsi de perdre l’une des dernières, sinon la dernière enclave majoritaire francophone en milieu urbain à Ottawa.

Il y a aussi la reconnaissance officielle et juridique existante du quartier qu’il faut défendre… Le plan secondaire du chemin de Montréal, adopté par la Ville d’Ottawa, a reconnu le secteur central du chemin de Montréal à Vanier comme le Quartier français d’Ottawa. Il s’agit, selon la politique de la Ville, du “carrefour de l’identité culturelle de l’ancienne ville de Vanier”. Une reconnaissance officielle collective qui est désormais contredite par la décision de la Ville d’y autoriser exceptionnellement une installation unilingue de taille hospitalière (plus grande que l’hôpital Montfort) pour 350 hommes sans abri, et ce en plein coeur d’un quartier résidentiel et commercial francophone.

Il y a enfin la cohésion social et l’héritage de la minorité francophone dans le quartier… Le rapport du conseiller municipale Bédard, déposé en 2008, était sans équivoque à cet égard : les refuges ont un impact négatif sur le tissu social d’un quartier.

Au cours des dernières décennies, de nombreuses institutions francophones se sont développées au sein du quartier Vanier ou tout près de celui-ci, institutions qui seraient potentiellement affectées par l’arrivée de l’Armée du Salut. Quel sera l’impact du refuge sur les services de l’hôpital Montfort, dont l’existence a été sauvegardée de haute lutte? Quel sera l’impact sur le pouvoir d’attractions des excellentes écoles francophones du quartier? Ces institutions ont exprimé par écrit à la Ville leur réserve par rapport au projet, notamment afin de préserver le pouvoir d’attraction de leur institution ou la pérennité de la francophonie de Vanier. Ne vaut-il pas la peine de se préoccuper de ces impacts sur des institutions-phares de notre communauté?

Notons aussi, en passant, que l’Armée du Salut, un fournisseur de services sociaux qui reçoit la plus grand part de ses frais d’exploitations des gouvernements, est une institution unilingue anglophone. Cela n’est-il pas aussi un argument en faveur de la défense de notre minorité dans ce dossier, à tout le moins de ses membres les plus vulnérables?

S’il faut s’en remettre uniquement à la voie dorée des recours juridiques, nous avons ici une cause intéressante pour défendre le principe constitutionnel de protection des minorités linguistiques. Mais s’il faut s’en remettre à notre volonté de survivre, comme minorité, au danger de l’assimilation qui menace les communautés individuellement, que faut-il de plus pour convaincre l’élite de la francophonie militante que cet enjeu en vaut la chandelle?

Le simple fait que la Ville n’ait pas tenu compte des impacts de sa décision sur la minorité francophone – comme le voudrait le principe de protection des minorités –  mériterait à lui seul une levée de boucliers de la part des organismes francophones. Ces organismes (Montfort, le CEPEO, l’ACFO-Ottawa, etc.) ont bel et bien exprimé leur appui avant les audiences du conseil municipal en novembre 2017, mais chacune de leur lettre exprimait un certain malaise. On y fait référence au plan secondaire, au travail louable de l’Armée, aux besoins en logement, à la pérennité de l’identité et du patrimoine francophone et aux impacts potentiel sur le quartier ou la communauté. Mais l’appui exprimé pour Vanier en est resté là. Aucun suivi, aucune autre urgence d’agir collectivement. On laisse l’affaire suivre son cours à la C.A.M.O. puisque, après tout, c’est la “poignée juridique” qui importe et que le plan secondaire du chemin de Montréal, eh bien, c’est l’affaire de la C.A.M.O.

C’est, à mon avis, une erreur collective magistrale…

Comme le notait le DG d’un centre communautaire francophone récemment, il existe actuellement une “rupture” entre les organismes et les communautés. L’attitude de l’élite minoritaire francophone à l’égard du sort de Vanier dénote le même phénomène de rupture. Il faut en prendre acte, non pas pour nos droits, mais pour notre existence!

Les organismes de la francophonie ontarienne semblent avoir oublié en chemin que la défense de la Francophonie passe aussi par le sort des communautés vivantes, par leur vitalité culturelle, par l’ancrage des enjeux dans la vie et la pérennité des communautés francophones, qu’elles soient grandes et petites. Autrement dit, qu’elle ne passe pas uniquement par la défense horizontale et positive des droits, mais aussi par la défense verticale et défensive d’un groupe au sein du groupe, c’est-à-dire en l’occurrence d’un “quartier” dont les racines francophones sont profondes et menacées d’être coupées par un projet déstabilisant catapulté sur sa rue principale.

Ne pas reconnaître l’importance de la francophonie au quotidien, celle des jardins communautaires, des restaurants exotiques, des cafés et des épiceries, c’est condamner la francophonie à la langue, aussi étrange que cela puisse paraître. C’est la désarrimer de l’héritage réel des individus et des familles, celui des résidences, des histoires de familles, du voisinage. C’est aussi n’offrir aucun point d’arrimage aux nouveaux arrivants de la Francophonie, qui souvent ne se retrouvent pas dans les institutions mais plutôt dans leurs traditions, quelles qu’elles soient (musicales, culinaire ou autres), et qui se sentent d’ailleurs ignorés par les organismes.

Un francophone à Bar Haven vaut sans doute un francophone à Vanier, et l’égalité à cet égard ne se discute pas, mais une communauté francophone entière à Vanier vaut-elle une conversion – même temporaire – à la cause communautaire?

Vanier, oui, vaut bien une messe…

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