Que faisait Mathieu Fleury dans le bureau du Maire le 9 mai 2017?

Un grand mystère plane sur les discussions entre la Ville d’Ottawa et l’Armée du Salut avant le dépôt de leur demande d’aménagement pour leur refuge à Vanier. Dans ma plainte à l’Ombudsman de l’Ontario, j’ai demandé à celui-ci d’enquêter sur ces discussions. 

Il y a en effet plusieurs indications qu’une entente tacite entre le pouvoir municipal et l’organisme de charité aurait été prise avant les consultations et les audiences publiques du Conseil.

Dans ce théâtre d’ombres, il y a toutefois un personnage qui semble toujours s’esquiver de la lumière, comme le fantôme de l’opéra. J’ai nommé le conseiller Fleury. 

Pourquoi donc y aurait-il des raisons de douter de sa bonne foi en ce qui a trait à son opposition au projet de l’Armée du Salut? Après tout, il s’est porté champion de la cause Logement d’abord! Et puis, dieu sait comment il a travaillé fort pour la résistance après l’annonce surprise du 22 juin 2017! 

Revenons toutefois aux déclarations et aux faits. L’enjeu est important, surtout en contexte d’élections : il s’agit de savoir si notre conseiller municipal nous dit la vérité. Il s’agit surtout de savoir ce qu’il savait, et ce qu’il a fait pour exprimer et manifester son opposition avant le dépôt de la demande d’aménagement de l’Armée du Salut. 

Voici ce que j’ai appris depuis que j’ai commencé mes recherches à l’automne 2017. D’abord, ce que je savais au moment de déposer ma plainte à l’Ombudsman :

1) Le Maire et le conseiller Fleury se contredisent quant au moment où ils ont appris que l’Armée du Salut avait déposé une offre d’achat conditionnelle pour le terrain situé au 333 chemin de Montréal à Vanier. Le premier affirme que tous les deux l’ont appris lors d’une réunion en août 2016, le deuxième nous dit qu’il l’a appris en janvier 2017. Lorsque j’ai demandé au conseiller de m’expliquer cette divergence (c’était l’hiver dernier), il m’a répondu qu’une liste de sites circulait depuis un certain temps mais que l’Armée du Salut n’avait pas arrêté son choix avant décembre 2016 ou janvier 2017.

2) On se rappellera que le Maire Watson, lors d’une visite du Marché By en février 2017, a exprimé son souhait que l’un des refuges dans le Marché soit déménagé. (Je note ici que le Marché By se trouve dans le district du conseiller Fleury.) Non seulement cela, mais le Maire a déclaré aux citoyens présents qu’il avait entendu dire que l’Armée du Salut planifiait de sortir du Marché. 

Dans le même reportage de la CBC, le directeur exécutif du Centre Booth déclare ceci: « We’ve heard the mayor and councillor loud and clear over the last few days. We acknowledge that they would like us to move from our present location.» Le conseiller Fleury n’a pas voulu, alors, nier ou dénoncer les plans de l’Armée du Salut, mais a simplement souhaité plus de  transparence et consultation avec la communauté.

3) Le conseiller Fleury m’a aussi expliqué (toujours l’hiver dernier) qu’une réunion a eu lieu le 9 mai 2017, au cours de laquelle le Maire Watson aurait, selon les termes du conseiller, « donné sa validation » pour la demande d’aménagement de l’Armée du Salut. Cette réunion s’est déroulée un mois avant le dépôt de la demande le 16 juin. (J’y reviendrai…). 

4) Par ailleurs, grâce à une demande d’accès à l’information, nous avons appris que le Maire Watson a transmis un courriel au conseiller Fleury le 22 juin 2017, lors de l’annonce du projet, pour le rabrouer d’avoir gardé le silence pendant un an quant à son opposition. Il lui reproche même de jouer sur les deux tableaux, c’est-à-dire de s’opposer publiquement au projet alors qu’il avait demandé au Maire par trois fois, lors de visites à l’Armée du Salut, de « sortir » le refuge du Marché. 

5) On se rappellera aussi de l’échange de lettres entre l’Armée du Salut et le conseiller Fleury lorsque le débat faisait rage dans la communauté à l’été 2017. On y apprend que le conseiller aurait su depuis 2015 que l’Armée du Salut avait l’intention d’acheter le 333 chemin de Montréal. L’Armée du Salut décrit dans sa lettre leurs nombreuses discussions avec le conseiller à ce sujet, notamment le désir du conseiller d’avoir une installation avec un effet « wow ». (Vraiment?).

De son côté, le conseiller Fleury se défend d’avoir jamais accepté le site sur le chemin de Montréal, bien qu’il concède dans sa réplique que la discussion soit devenue plus « étroite » à ce sujet dans les derniers mois avant la demande. De toute façon, dit-il, c’était à l’Armée du Salut de s’engager auprès de la communauté (« it’s for them to submit and to engage with our community as part of their proposal »). Autrement dit, il était tenu au secret. On se demande pourquoi…

6) Enfin, je note que le conseiller Blais, au lendemain du vote sur la demande le 22 novembre 2017, a déploré le manque « d’honnêteté » du conseiller Fleury à l’endroit de ses commettants dans ce dossier. Une accusation grave venant d’un collègue du conseil municipal!

Voilà donc, pour l’essentiel, l’information dont je disposais, au moment de porter plainte à l’Ombudsman, quant aux discussions qui ont eu lieu avant le dépôt de la demande, information que le conseiller Fleury a admis dans une grande mesure.

On constate tout de même que le conseiller veut s’esquiver de toute responsabilité de n’avoir pu s’opposer au déménagement à Vanier avant  l’annonce. Il a presque réussi, dois-je dire, car le conseiller Fleury est un grand maître dans l’art du sfumato, 

Il ne peut toutefois nier le fait tangible de très nombreuses discussions avec l’Armée du Salut au sujet du site, notamment en présence du Maire. Il ne peut nier que la question du site à Vanier était un enjeu majeur du dossier dès 2016.

Depuis le dépôt de ma plainte à l’Ombudsman, j’ai continué mes recherches et j’ai pu obtenir de nouvelles informations au sujet de ce qui s’est passé avant le dépôt de la demande, plus particulièrement lors de cette réunion finale avec le Maire le 9 mai 2017 lors de laquelle le Maire a “validé” le projet :

1) Des documents obtenus dans une demande d’accès à l’information indiquent que la réunion tenue le 9 mai 2017 dans le bureau du Maire, de 13h30 à 14h30, fut convoquée par le Maire et tenue en présence du conseiller Fleury, de la conseillère Harder, du Directeur général de l’aménagement Stephen Willis, de quelques autres employés et d’un nombre impressionnant de représentants et consultants de l’Armée du Salut (11 au total). Le sujet de la réunion convoquée par le Maire – apparemment le 5 mai – était : « Updates on Salvation Army development in Vanier and general Salvation Army issues/operations ». L’agenda désigne pour sa part la réunion comme le « Montreal Road Meeting ». (On notera ici les mots “Updates”, “Vanier” et “Montreal Road”).

2) Les mêmes documents obtenus dans ma demande indiquent pourtant que le conseiller Fleury a lui-même convoqué, le 5 mai, une réunion avec l’Armée du Salut et que celle-ci devait avoir lieu le même jour, le 9 mai, à la même heure, 13h30, mais au Centre Booth au 171 rue Georges dans le Marché By. Deux courriels, l’un le 5 mai et l’autre le 8 mai, montrent les tentatives du conseiller d’obtenir la présence de Stephen Willis à la réunion du Centre Booth, lequel a décliné l’invitation en raison d’un engagement à l’Hôpital d’Ottawa à la même heure. (Il semble pourtant que le DG a confirmé sa présence à la réunion convoquée par le Maire).

3) Enfin, j’ai pu confirmer avec la Ville que la réunion de consultation préalable pour la demande d’aménagement, une étape formelle et obligatoire en vertu du plan officiel, s’est déroulée avec l’Armée du Salut le 6 décembre 2016. Selon les déclarations du conseiller Fleury aux médias, son personnel et l’Association communautaire de Vanier n’ont pas participé à cette réunion avec le service d’aménagement. Il semble blâmer l’Armée du Salut pour une telle omission mais ce n’est pas clair non plus si le conseiller était au courant, a été invité ou fut informé des résultats de la réunion. 

Toujours est-il que cette consultation préalable, normalement tenue en présence des consultants, est une occasion de discuter des modifications requises au plan officiel et de l’état de la demande d’aménagement avant son dépôt. Il fallait donc que l’Armée du Salut ait eu la ferme intention, sinon pris la décision, dès le 6 décembre 2016, de demander une modification au plan officiel en ce qui a trait au 333 chemin de Montréal. Il apparaît pour le moins surprenant que le conseiller ne se soit pas intéressé à cette réunion. D’ailleurs, selon les déclarations du Maire, tout indique que l’Armée du Salut avait déjà fait son offre pour ce terrain.

Étant donné le fait confirmé que la consultation préalable a eu lieu le 6 décembre 2016 (une pièce majeure du puzzle…), il est clair que la réunion du 9 mai 2017 avait l’objectif purement politique de court-circuiter le processus d’approbation de la demande d’aménagement.

Il reste à savoir si le directeur général de la planification a effectivement participé à cette réunion – ou plutôt s’est rendu à l’hôpital d’Ottawa – mais selon moi sa présence n’aurait rien changé à la nature politique de la réunion. Celle-ci visait à obtenir l’accord du Maire (sa « validation ») pour déménager le refuge sur le chemin de Montréal. Une fois cet accord obtenu, il n’y aurait pas de marche arrière.

Reste aussi la question de savoir ce que le conseiller Fleury faisait dans le bureau du Maire le 9 mai 2017 à 13h30. Ne devait-il pas se trouver à ce moment-là au Centre Booth de l’Armée du Salut? Pourquoi a-t-il voulu organiser lui-même cette réunion avec le Maire (qui lui a confirmé sa participation) et Stephen Willis dans les locaux de l’Armée du Salut? Est-ce que l’invitation du Maire a suivi celle du conseiller Fleury déclinée le 8 mai par Stephen Willis? (Apparemment non, puisque l’invitation du Maire comporte la date du 5 mai dans son message d’invitation).

Toutes ces circonstances sont confuses et mériteraient d’être éclaircies. En particulier, pour savoir  si le conseiller Fleury a voulu servir les intérêts de l’Armée du Salut en convoquant le Maire et Stephen Willis à cette rencontre politique au Centre Booth.  L’hypothèse la plus plausible, considérant ses tentatives précédentes de convaincre le Maire, est qu’il ait voulu les persuader de la nécessité du déménagement en leur faisant visiter les lieux.

Au sujet de cette convocation au Centre Booth, d’ailleurs, on peut se poser de nombreuses autres questions :

Pourquoi le conseiller a-t-il insisté pour avoir la présence de Willis à cette réunion alors que la consultation préalable – un processus formel – avait déjà été tenue par son personnel? Est-ce qu’il s’agissait d’une interférence dans le processus d’aménagement formel?

À l’opposé, les efforts du conseiller démontrent-ils un désaccord avec le Maire quant aux objectifs de la réunion? Ceci paraît improbable étant donné le courriel du Maire Watson au conseiller Fleury le 22 juin, lequel indique la naissance du désaccord.

Enfin, est-il possible que le conseiller Fleury ait juste voulu appuyer la demande de  réunion de l’Armée du Salut et les démarches de leur lobbyiste? À cette étape du processus, si effectivement il s’opposait toujours à l’emplacement choisi, cela démontrerait, selon moi, un manque de jugement flagrant. Il n’avait pas à supplier le Maire de se rendre au Centre Booth. Il avait simplement à lui dire qu’il s’opposait à l’emplacement choisi et qu’il ne recommandait pas au Maire de participer à une telle réunion avant le dépôt de la demande.

Malheureusement, nous risquons de ne jamais savoir ce qui s’est passé, le conseiller Fleury étant toujours très évasif sur ces détails. 

Nous pourrions en apprendre davantage si je portais en appel ma demande d’accès à l’information. Après près de quatre mois d’attente, n’est-il pas étrange que ma demande n’ait rien donné d’autres que ces maigres 8 pages? Il est invraisemblable selon moi qu’une réunion impliquant autant de personnes, re-planifiée à la dernière minute, probablement coordonnée avec une lobbyiste, n’ait pas donné lieu à des échanges de courriel ou des échanges de messages ou documents. Mais n’ayant pas ceux-ci en main, on ne peut pour l’instant s’en remettre qu’à la bonne foi des personnes impliquées.

Ce que l’on constate, néanmoins, c’est l’extraordinaire passivité politique du conseiller Fleury dans ce dossier. Ceci est une conclusion irréfutable.

Au mieux, cette passivité révèle son impuissance à faire valoir sa position auprès de l’Armée du Salut et du Maire. Au pire, elle révèle sa complicité à laisser les choses se produire pour le bien du Marché By, tout en espérant sauver la face si la communauté de Vanier effectivement se soulevait au moment de l’annonce. 

Tout indique que c’est la deuxième hypothèse la meilleure. Mathieu Fleury est passé maître dans l’art du flou, comme je disais, ce grand art politicien, cet impressionnisme machiavélique qui trompe la confiance du pauvre monde.

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