Bar ouvert à Barrhaven – L’étrange proximité de l’Armée du Salut et de la conseillère Jan Harder

Je me suis quelques fois demandé si la conseillère Jan Harder pouvait secrètement être salvationniste, sans même qu’elle le sache d’ailleurs. Non pas parce qu’elle porte fréquemment le noir, mais simplement parce qu’elle paraît avoir avec l’Armée du Salut une sorte d’affinité élective.

Je dis « paraît », notez bien, puisqu’il s’agit d’une impression. (Y a-t-il une journaliste d’enquête dans la salle?) 

Mon impression vient-elle du fait que Mme Harder a présidé à l’approbation de deux dossiers controversés de l’Armée du Salut depuis 2017? Oui, sans doute, j’admets le biais. Mais j’ai aussi connaissance de quelques faits pour le moins troublants, faits qui peuvent être vérifiés par quiconque en fera l’effort. Il s’agit seulement de « relier les points », comme on dit.

Dans mon article précédent, j’ai mentionné cette réunion de lobbying – à mon avis scandaleuse – entre le Maire Watson et 11 représentants de l’Armée du Salut le 9 mai 2017, soit un mois avant le dépôt de la demande. Cette réunion visait ni plus ni moins qu’à obtenir son appui (sa « validation ») pour le projet de l’Armée du Salut à Vanier. 

La démarche de l’Armée du Salut pose un tas de problèmes au plan de l’éthique ou du droit administratif. Qu’il suffise de mentionner le fait que cette réunion fut tenue en présence de la présidente du comité d’urbanisme, Mme Jan Harder (qui allait présider les audiences), et du Directeur général de la planification, Mr. Stephen Willis (responsable de l’intégrité administrative du processus).

Cela dit, examinons de plus près le rôle joué par la présidente du comité d’urbanisme dans la saga de l’Armée du Salut, ou plutôt l’étrange vaudeville politique qui tient lieu de processus administratif à la Ville d’Ottawa (une porte s’ouvre, une autre se ferme). Examinons, en particulier, ses contacts avec un lobbyiste de l’Armée du Salut, M. Glenn Van Gulik.

Moins d’un mois avant la réunion du 9 mai, soit le 12 avril 2017, comme suite à une décision majoritaire du Comité d’urbanisme le 28 mars, le Conseil municipal de la Ville d’Ottawa approuvait la demande de modification de zonage de l’Armée du Salut pour la construction d’un centre communautaire et d’une église à Barrhaven. Cette décision fut prise dans un climat de controverse étant donnée l’opposition de l’Aéroport international Macdonald-Cartier et aussi la recommandation du personnel de la Ville de ne pas approuver la demande.

Il n’est pas nécessaire ici d’analyser les enjeux techniques de cette autre demande de l’Armée du Salut, sinon pour mentionner que la construction d’une église à proximité d’un aéroport n’est pas autorisée, en principe, en raison du niveau sonore produit par le trafic aérien. 

Je note tout de même la présence d’un motif (pattern) dans les arguments soulevés par l’Armée et discutés par le Conseil : terrain acheté en raison de son coût favorable; demande que l’on fasse une exception spécifique isolée (c’est juste pour nous!); construction d’un centre communautaire; rôle social de l’Armée du Salut; batterie d’experts payés pour appuyer la demande, etc.

Autre fait intéressant, la motion adoptée par le Conseil, reflétant vraisemblablement des discussions entre l’Armée du Salut et l’aéroport, exclut spécifiquement certains usages dans l’avenir, soit ceux qui requièrent de dormir dans l’installation : services de garde, maison de retraite, maison de chambres, refuge, etc. (Il n’y aura donc pas de refuge de l’Armée du Salut à Barrhaven…). 

Je note aussi au procès-verbal de la réunion du Comité d’urbanisme cette demande spécifique de la présidente que le personnel de la Ville prépare une motion pour la réunion du Conseil et entreprenne une étude fondamentale concernant l’emplacement des centres communautaires à l’avenir, c’est-à-dire : « where these larger places of worship and places of assembly should be placed in the future ». 

La préoccupation de la présidente du comité, dans sa demande, concernait essentiellement la prolifération des « community spaces » (utilisés 7 jours par semaine) et non tant la présence de lieux de culte dans les communautés. La demande formulée par la présidente était très générale quant à la portée géographique de l’examen : « where », c’est-à-dire dans quels secteurs, en général, ces centres doivent-ils ou ne peuvent-ils être installés? 

Malheureusement, la motion présentée par la présidente Harder et la conseillère Diana Deans au Conseil le 12 avril (motion 48/3) a été formulée en termes beaucoup plus spécifiques. Elle visait « une étude sur certaines utilisations institutionnelles dans les secteurs d’emploi. » Nous n’aurions donc pas droit à cette étude pour la décision à venir à Vanier, c’est-à-dire pour le « community hub » de l’Armée du Salut sur une rue traditionnelle principale.

En effet, moins d’un mois plus tard, l’Armée du Salut et sa batterie d’experts se retrouvent dans le bureau du Maire Watson pour demander l’aval politique de celui-ci pour leur centre communautaire à Vanier, une méga installation de 350 lits ou plutôt, selon les termes choisis par l’Armée du Salut, un nouveau « centre multifonctionel », lequel serait « apte à répondre à un vaste éventail de besoins de la collectivité tout en jouant un rôle de catalyseur pour le réaménagement du chemin de Montréal ».

Qui trouvons-nous pour faire la promotion de ce projet au nom de l’Armée du Salut à partir de juin? M. Glenn Van Gulik, spécialiste en informatique et membre en règle de l’Armée portant l’uniforme.

Examinons plus attentivement son rôle dans la promotion des intérêts de l’organisme, avant et après le dépôt de la demande.

Une vérification rapide sur le site de réseautage professionnel Linked In permet de découvrir que M. Van Gulik a été engagé par l’Armée du Salut en juin 2017 comme « Area Director, Public Relations and Development – Ontario Central East Division, Eastern Region ». Juin 2017, c’est évidemment le mois du dépôt de la demande de l’Armée du Salut pour leur refuge à Vanier. 

Jusqu’ici, pas problème, sinon pour souligner que M. Van Gulik explique dans sa présentation qu’il possède « an impressive track record of enhancing community relationships with members, stakeholders, donors, and sponsors ». En ce qui a trait aux relations avec les communautés, on repassera… 

On apprend aussi sur Linked In que M. Van Gulik a été promu au poste de « Divisional Secretary for Public Relations » en avril 2018, soit plus d’un an après son arrivée sur scène à Vanier. Le fait est surprenant mais, somme toute, assez inintéressant au niveau de l’éthique.

Ce qui l’est davantage, c’est le fait que M. Van Gulik soit devenu bénévole de l’Armée du Salut en septembre 2013 et que peu après, en juin 2015, il soit devenu membre du conseil d’administration de la Zone d’amélioration commerciale de Barrhaven. Le site web de la ZAC Barrhaven indique que M. Van Gulik est toujours membre général (at large) du conseil d’administration à titre de représentant de l’Armée du Salut de Barrhaven.

Une vérification tout aussi rapide du Registre des lobbyistes de la Ville d’Ottawa indique que M. Van Gulik est inscrit au registre comme lobbyiste salarié de l’Armée du Salut. Le registre indique qu’il n’a jamais occupé de charge publique de haut rang à la Ville d’Ottawa mais qu’il est, par ailleurs, affilié à la ZAC de Barrhaven.

Parmi les dossiers de lobbying de M. Van Gulik, le registre mentionne deux dossiers, soit celui relatif au centre communautaire de Barrhaven et celui relatif à la demande d’aménagement à Vanier. Quant au premier, M. Van Gulik a rencontré la présidente Harder le 14 mai 2018. Aucune inscription n’apparaît pour le dossier de Vanier, bien que celui-ci soit « actif ».

Revenons un instant à Barrhaven… Une recherche rapide nous apprend que la ZAC est dirigée depuis 2006 par Mme Andrea Steenbakkers, fille de Jan Harder, et que Mme Harder, à titre de conseillère municipal du district 3, est également membre du conseil d’administration de la ZAC. La ZAC de Barrhaven, on le voit, est comme une affaire de famille… et il n’y a rien de tel pour un lobbyiste que de faire partie de la famille.

Nous avons donc la situation suivante par rapport aux dossiers de l’Armée du Salut : un bénévole – lobbyiste – de cette organisation siégeait à la table du conseil d’administration de la ZAC pendant que deux dossiers majeurs et controversés étaient examinés par le comité d’urbanisme de la Ville d’Ottawa, présidé par Mme Harder, elle aussi membre du conseil de la ZAC.

Vous me direz qu’il n’y a rien là de trop problématique. Après tout, les affaires sont les affaires et, comme on le sait, le réseautage et les conseils d’administration, c’est le propre des affaires autant que peut l’être un cocktail entre associés ou un bar ouvert dans un party de Noël. 

Une telle proximité pose néanmoins des questions épineuses, puisqu’elle semble se traduire dans les faits (les décisions) par une affinité.

Ces questions ont leur importance, croyez-moi : M. Van Gulik continue de rencontrer Mme Harder à titre de lobbyiste malgré le fait que les deux dossiers de l’Armée du Salut soient présentement en appel à la C.A.M.O. 

Voici les questions posées par cette situation :

1) Est-ce que M. Van Gulik a effectué des activités de lobbying non enregistrées pour l’Armée du Salut à l’hiver 2017 alors qu’il côtoyait Mme Harder au conseil d’administration de la ZAC de Barrhaven?

2) Est-ce que la présence de M. Van Gulik au conseil de la ZAC, à titre de représentant de l’Armée du Salut, mettait et risque toujours de mettre Mme Harder en situation de conflit d’intérêts réel ou apparent dans les deux dossiers de l’Armée du Salut à la Ville d’Ottawa – ceux de Barrhaven et de Vanier, pour lesquels M. Van Gulik exerce des activités de lobbying?

3) Est-ce que les activités de lobbying de M. Van Gulik pour l’Armée du Salut, pas plus tard que le 14 mai dernier, respectent le Code de conduite des lobbyistes de la Ville d’Ottawa? En particulier, M. Van Gulik a-t-il obtenu le consentement écrit de la ZAC avant de représenter l’Armée du Salut auprès de Mme Harder étant donné le risque d’un conflit d’intérêts apparent ou réel avec les intérêts de la ZAC dont il fait aussi partie? A-t-il aussi avisé Mme Harder d’un tel consentement?

4) De façon plus générale, étant donné les enjeux très sérieux posés par les demandes d’aménagement de l’Armée du Salut, s’agit-il d’une saine pratique aux plans éthique et administratif que l’on retrouve une telle proximité institutionnelle, menée de façon entièrement informelle, entre la présidente du comité d’urbanisme et un lobbyiste, ou même un bénévole, d’une organisation qui présente des demandes d’aménagement à ce comité?

Pour ma part, poser la question, c’est y répondre. J’entends tout de même vérifier auprès des autorités en cause afin de savoir si, effectivement, ils partagent la même notion d’intégrité que la mienne.